POISSON D'AVRIL

C'était le soir du 31 Mars 1962. Il neigeait abondamment, avec un violent vent d'ouest, comme il arrive assez souvent en cette période de l'année. A cette époque, les téléphones portables n'existaient pas, la circulation automobile n'était pas ce qu'elle est maintenant, et rares étaient les voitures qui circulaient durant la nuit.

Ce soir là, les employés de l'Equipement du canton de Tarascon organisaient leur repas annuel. Consciencieux, ils avaient dégagé le Col de Port dans la journée, mais vu la tempête qui s'annonçait pour la nuit, à la sortie de Tarascon, ils avaient mis en place le panneau indiquant que le Col de Port était fermé.

Bien entendu, il n'y avait pas de raison pour que les cantonniers chargés du déneigement du côté de Massat fassent leur banquet le même jour. Alors, ils avaient travaillé jusqu'au soir et avaient laissé le panneau "Col de Port ouvert", puis ils étaient allés se coucher la conscience tranquille.

Deux couples de Toulousains étaient allés faire la fête avec des amis du côté de Massat. Vers minuit, ils les quittèrent, et décidèrent de rentrer en passant par le Col de Port. A priori, l'idée n'était pas géniale, à Massat, il tombait des hallebardes. Ils ne se doutaient pas de ce qu'ils allaient trouver du côté du Col. Petit à petit, les bourrasques de pluie se transformèrent en bourrasques de neige, mais ils réussirent à atteindre le Col, de justesse, chaque virage étant recouvert d'une congère plus large que la précédente. Pour trouver quoi ? Un mur de neige. Les hommes avec leur costume en toile légère et leurs escarpins vernis, les femmes en robe et talons aiguilles, ils n'étaient guère équipés pour affronter la tourmente.

Au lieu d'essayer de redescendre immédiatement vers Massat, ils essayèrent de franchir ce qu'ils croyaient être une congère plus haute que les autres. La voiture se planta dans le mur de neige, et y resta prisonnière.

S'ils ne voulaient pas mourir de froid, il fallait chercher du secours. Comme ils venaient de Massat, ils savaient que la route était longue jusque là. Alors, l'un des hommes décida de descendre vers Prat Communal. Avec sa tenue légère et ses souliers plutôt faits pour la danse que pour la marche en montagne, de la neige jusqu'au ventre, il entreprit la descente.

Plusieurs heures après, il arriva enfin devant la porte du bureau de tabac qui faisait aussi office d'épicerie et de cabine téléphonique, et épuisé et transi de froid, il tambourina aux volets jusqu'à ce que quelqu'un lui ouvre.

La patronne n'en crut pas ses oreilles quand le voyageur, dont le costume ressemblait à une serpillière, et les souliers à des méduses, frigorifié et trempé jusqu'aux os, lui raconta sa mésaventure. Elle ralluma son feu et installa le malheureux à côté. Elle savait où trouver les secours et téléphona au restaurant qui accueillait les fêtards. Ils faisaient encore la bamboula et n'étaient pas pressés de rentrer chez eux, encore moins de reprendre le travail. Ils écoutèrent poliment le récit de la dame et promirent d'arriver tout de suite.

Pas mal éméchés, ils trouvèrent que pour une blague du premier avril, c'était bien inventé, et ils continuèrent leurs festivités.

Le lendemain, les cantonniers de Massat trouvèrent trois personnes grelottant dans une voiture, et les raccompagnèrent jusqu'au village, où leur compagnon les rejoignit dans la journée. On n'entendit plus jamais parler d'eux, mais il est fort probable que, s'ils n'en sont pas morts, ils se souviennent encore de leur mésaventure au Col de Port.